La stratégie : revoyons notre façon de penser!
Date: Jeudi, septembre 16 @ 00:00:00 CEST
Sujet: Conférence


Suite à certaines discussions que j'ai eu avec des débutants motivés, je me suis rendu compte que ceux qui ont déjà un peu d'expèrience tombent tous dans le même panneau - et moi le premier - de creuser chaque phénomène, chaque processus de l'aquarium au maximum, sans pour autant vraiment comprendre la place de chacun de ces points dans le système. Autrement dit, nous avons, tous, une vision conceptuelle, causale, de l'aquariophilie et jamais, une vision systèmique. Ceux d'entre vous qui jouent aux échecs me comprendront parfaitement par cette image toute simple : nous apprenons dans ces moindre détails toutes les applications de tous les motifs tactiques sans pour autant avoir la moindre idée de la stratégie à mettre en oeuvre.



Pour moi, cela signifie qu'il faut remettre en cause notre façon de penser. Pas remettre en cause la valeur de chacun des "motifs tactiques" de l'aquarium, mais bien revoir la place de ces motifs dans l'ensemble de notre approche de la maintenance.

Ainsi, avoir des compètences en chimie ne sert strictement à rien si on n'est pas capable de "voir" qu'un animal quelconque n'est pas en forme. Ce n'est pas la couleur de l'eprouvette qui donne la santé de l'animal. Nous avons tous vu des coraux mourir dans des bacs où tous les tests sont ok, et des animaux prolifèrer dans des bacs aux valeurs abhérantes. Instinctivement nous en tenons compte car, passionnés, nous avons tous (ou presque) la capacité à "deviner" l'état de santé d'un animal. C'est ce que capei appelle "la Main Bleue". Il n'empèche que nos choix ne doivent pas être conduits par un processus "pas à pas" mais bien par une vision globale.

Cette approche, globale, systèmique, est une forme de stratégie. Aux échecs on apprends que toutes les stratégies se valent. Seule leur application peut être remise en cause. Une stratégie mal comprise ou mal appliquée conduit à l'echec. Comme disait Napolèon "aucun plan ne survit au premier contact avec l'ennemi, mais ce n'est pas une raison pour ne pas avoir de plan". Concrètement, choisir entre un jaubert et un berlinois est déjà un choix stratégique. A l'intérieur de cette ligne de conduite, on va disposer des éléments qui seront eux, les motifs tactiques : présence ou pas de sable, d'un écumeur, volume de pierre vivantes, valeurs d'eau visée, composition de l'alcalinité... Chacun de ces motifs tactiques pourra sembler ne pas être le meilleur choix. D'où des discussions sans fin "tu n'es pas assez...éclairé, écumé, nourri...tu es trop...peuplé, alcalin...." sans que personne ne parvienne à avoir le dernier mot. Ce qui d'un point de vue stratégique s'explique soudain très bien : un choix douteux peut-être parfaitement valable dans le cadre d'une stratégie donnée. Un choix solide peut s'avèrer tout à fait douteux dans le cadre d'une autre stratégie. Exemple : un écumeur puissant. 99% des aquariophile diront que c'est un choix solide. Dans une stratégie berlinoise, il y aura consensus, mais une stratégie jauberienne ce choix solide en apparence est plus que douteux.

Je me rends compte que ces exemples tendent à assimiler stratégie et méthode de maintenance, mais ce n'est pas exactement le cas. La stratégie globale de l'aquarium devrait être beaucoup plus "fine" que cela. Elle pourrait s'exprimer ainsi : "faire confiance aux processus naturels et tendre à les copier" ; ou une autre : "Exploiter aux mieux les phénomènes connus pour forcer les coraux en croissance et en couleurs dans un but esthètique" ; ou une autre : "mettre tous les élements désirés en présence et laisser faire la nature". (ce qui respectivement sous-tendra les systèmes : naturels, berlinois purs, et le refuge)

Cette erreur dans l'approche, une erreur que nous commettons tous inconsciemment, a des consèquence directes sur nos actions et par suite, sur la santé de nos animaux. Par exemple : simplifier "alcalinité" par "KH". L'alcalinité n'est PAS le KH. Bon, nous le savons tous ; mais à force de se répeter qu'on le sait, on finit par oublier d'y penser. Vient un moment où nous admettons que l'alcalinité EST le KH - un raccourci trop simple qui va nous poser des problèmes avec la concentration en Mg ou en Sr.

Maintenant revoyons la conception d'un bac en essayant de na pas perdre cette vision des yeux. je prends au hasard le bac de Capei parce que tout le monde a pu suivre ses déboires.

Quelle était sa stratégie de base? Son idée première, à l'époque de son 200L, était en gros la suivante :

" Dans un volume réduit, faire confiance aux processus naturels maîtrisés et laisser se développer à leur rythme des invertébrés". (en gros).

Il a mis cela très correctement en application. Il a monté un Jaubert (faisant confiance aux phénomènes bactériens pour éviter les accumulations toxiques, pour produire les éléments dissous nécessaires) n'a pas mis de poissons (un seul et unique labre si je ne dis pas de bêtise), a placé quelques boutures...et s'est contenté d'attendre.

Très logique dans le cadre de son idée première. Ce bac grouillait de microfaune, avait des valeurs très correctes, les coraux se développait gentiment, sans précipitation mais sûrement, avec des couleurs très acceptables, "naturelles".

Le succès était dû à la mise en application correcte d'une stratégie simple et sans prétention. Il ne s'agissait pas de battre des records de vitesse de croissance ou de colorer les coraux à la peinture, mais bien d'avoir un bac dont l'aspect esthètique était essentiellement dû à la santé des animaux présents.

Que c'est-il passé ensuite?

Il a eu l'idée de passer à un plus grand bac. Pourquoi pas? Mais tenté par les capacités d'accueil de ce bac plus grand (le double), il s'est cru autorisé à y mettre des poissons. L'analyse classique aurait dit "le bac est assez grand...le sable assez mature...etc...donc oui, ça le fait." Mais l'analyse stratégique, elle, dit le contraire : mettre des poissons est contraire à l'idée de base et la mise en application réussie était faite sous cette condition qu'il n'y ait pratiquement pas de poissons. Biologiquement, en quoi était-ce une erreur? je n'en sais rien, mais c'en était une. C'en était une parce que c'était contraire aux preceptes qui avaient permis jusque là au bac de bien tourner.

La sanction a fini par arriver, cette cuve avait une "marge de manoeuvre" trop faible, un accident comme celui qui est arrivé devenant alors inévitable. Il n'était pas possible au moment où il a commencé à peupler, de lui dire "c'est une erreur parce qu'il va t'arriver ça". Mais avec une meilleure comprehension de l'ensemble du système, il aurait dû être possible de lui dire, "c'est une erreur stratégique que tu paieras à un moment où à un autre".

Depuis environ 1 an, je me suis appliqué à analyser chaque bac de rencontre sous cet angle. Cela m'a permis quelques prédictions qui confirment aujourd'hui la validité de cette approche. J'avais prédis la chute imminente d'un aquarium pourtant magnifique, que rien ne laissait prévoir a priori, parce que les manipulations de son propriètaire ne "collaient " pas à la stratégie globale et fondamentale que j'ai fini par définir, et que je pourrais appeler le "point 0". (je vais y revenir).

C'est aussi sur cette logique que je continue a prédire la baisse des NO3 dans le bac de Tournesol, pour peu qu'il ne change rien à son système. Je ne peux guère le justifier autrement que par "c'est logique dans le cadre de l'idée de la conception" - je ne sais pas moi-même exactement comment ça va se produire, mais je SAIS que ça va se produire.

Pour ma part, j'avais aussi prédit des manipulations à faire sur mon propre bac, dont je ne pouvais justifier autrement la nécessité que d'en dire "c'est nécessaire dans ma logique de bac" - ce qui semble bien vague et peu convainquant. Mais ces manipulations se sont avérées très payantes.

Ainsi, chacun des choix quotidiens, qui sont souvent des dilemnes complexes, deviennent bien plus simples et bien moins hasardeux. Des questions comme la puissance de l'éclairage, le volume ou la fréquence des changements d'eau, trouvent des réponses toute faite dans la stratégie globale. Et même si on ne comprend pas exactement par quel jeu complexe de phénomènes l'avenir nous donnera raison, ce n'est finalement pas si grave. De toute façon, l'avenir donnera raison à ceux qui ont l'humilité de comprendre qu'on ne peut pas tout comprendre.

En fait tout est là : il vaut mieux avoir une comprehension profonde de l'ensemble du système que des connaissances hyper-pointue sur chacun des éléments qui composent ce système - une boulette que nous faisons pourtant tous.

Toutes les stratégies se valent, je l'ai déjà dis. Cependant, elles doivent toutes trouver leur justification dans un certain nombre de points incontournables.

Le tout premier de ces points, ce sont les exemples de la nature. Chaque fois que l'homme y a mis les pattes, ça a fini en catastrophe. Les lapins en australie, les crapaud buffle en europe, les ragondins ici aussi, les ratons-laveurs en allemagne, les gambusies dans les pyrénnées, les poisson-chats...autant d'exemple qui devraient depuis longtemps nous avoir fait comprendre qu'il est impossible de modifier un anneau de la chaine sans la briser. Si on suggère aujourd'hui d'introduire un nouvel animal, il n'est pas utile de le connaitre pour s'y opposer. Il suffit de ce tourner vers les exemples de la nature et du passé pour pouvoir affirmer : "ça n'a JAMAIS marché comme prévu, et on n'a jamais su à l'avance ce qui n'irait pas". Pensez aux farines animales. Qui aurait pu dire il y a 20 ans tous les soucis que ça pourrait apporter? Personne n'aurait eu aucun argument contre qui tienne la route plus de 20 secondes. Pourtant, dans un cadre stratégique, partant de l'idée que ce qui n'est pas prévu par la nature fini toujours par être douloureux, on aurait pu dire "les vaches sont herbivores, ne leur faisons pas manger de viande. -Pourquoi? -Mais parce que forcer la nature n'a jamais marché et ne fonctionnera jamais." Et cette approche stratégique aurait évité bien des déboires.

Le tout premier point, le plus important, le plus incontournable, que je qualifie de "point zéro" est donc celui-ci : ON NE PEUT PAS FORCER LA NATURE.

C'est pour moi la règle de base. Toute stratégie qui ne respecte pas cette règle absolue n'est pas valable, ce n'est pas une idée de conception, c'est une bombe à retardement. Tous les bacs qui sont étudiés pour faire pousser les coraux toujours plus vite, pour les rendre toujours plus colorés, sont destinés à casser un jour l'autre - et plus rapidement que la moyenne. Je ne sais pas pourquoi ni quand, mais je sais que c'est comme ça. Il y a quelque temps, Capei et moi avons visité ce qui passait pour un bac superbe (et il l'était - c'était même un "bac du mois" sur un autre site) et en sortant j'ai dit a capei "le bac est chouette, mais il va casser, et bientôt". Je n'avais aucun argument précis pour l'affirmer : je ne pouvais incriminer ni un poisson mangeur de corail, ni un symptôme de maladie en train de se déclarer, ni une valeur physico-chimique - rien, tout semblait parfait. Pourtant, le propriètaire du bac usait et abusait de produits chimiques, mettait tout en place pour obtenir les couleurs les plus folles - alcalinité démentielle, éclairage de dingue, écumage surpuissant etc. Pris séparemment, chacun de ces points était un choix en apparence solide, mais tous ensembles, il était clair pour moi qu'il cherchait à "forcer" la nature. Ca devait se payer. Ca se payerait un jour ou l'autre.

Deux semaine apres en fait. Alors j'ai entendu "coincidence, rien à voir, il s'est passé ci ou ça et tu n'en avais pas parlé..." n'empeche, je constate.

Cette approche sytèmique entraîne quelques implications pratiques curieuses. Voici quelques exemples.

Certains poissons qui nous font envie malheureusement sont plus ou moins incompatibles avec l'aquarium récifal. Par exemple, le pygoplite. Poisson magnifique qui helas mange les coraux et picore les bénitiers. Si on s'en tient à une analyse classique, "tactique", et qu'on a vraiment envie d'en avoir un, on va dire en substance : "vérifier qu'il mange bien avant achat", "le nourrir de moules ou autre mollusques pour qu'il ne tende pas à taper dans les bénitier", "le nourrir plusieurs fois par jours pour qu'il n'ait jamais faim et ne tape pas dans les coraux". Et tous ceux qui essayent, dans la majorité des cas, le regrettent plus ou moins amèrement...

Mais voyons cela d'un point de vue stratégique.

Les loups mangent des moutons, les lapins des carottes, ces poissons des coraux. Il est absurde de mettre de la morue salée en grande quantité autour d'un parc a mouton en se disant "comme ça les loups n'auront pas besoin d'aller jusqu'aux moutons", ou de mettre des petits pois congelés a coté des carottes pour éviter que les lapins ne vous les volent...C'est la règle UN : impossible de forcer la nature. Nourrissez votre pygo avec ce que vous voulez, s'il a envie d'un acro...il le croquera, c'est comme ça.

Mais alors, pourquoi les oceans ne sont-il pas pleins de pygos jusqu'à la surface au dessus de champs de coraux morts???

Faisons confiance à la nature, puisqu'il n'est pas possible de la forcer, demandons lui gentiment! Votre pygo mange des coraux? Faites les pousser plus voite, il sera plus gras...Il picore les bénitiers? mettez en d'autres, il en a besoin.

Ca a l'air débile? L'idée de base de mon bac est en substance "ils feront comme ils veulent". Les coraux ne manquent de rien, les poissons non plus. Un équilibre finira par s'installer, c'est OBLIGATOIRE.

Et je vous certifie que mon pygo mange mes coraux et pioche dans les bénitiers. Et après? Est-ce une raison suffisante pour changer mes habitudes de nourrissage? pour déplacer coraux et bénitiers? cela ne peut qu'aggraver le problème. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. J'en suis conscient. Mais j'ai confiance dans la nature - c'est ma stratégie. Et je constate qu'elle fonctionne. Coup de bol? peut-être. A tous les coups?

Autre application curieuse.

Le petit nouveau a des points blancs. La théorie "classique" conseille le bain d'eau douce, voire un traitement. Ce qui necessite de l'attraper de demonter le décor etc! Mais d'un point de vue stratégique, qu'en est-il? Il y a des poissons dans les oceans et il y a du crypto. Si le poisson n'était pas capable de se soigner seul, il n'y aurait plus un poisson dans les mers. Mon poisson a des points blancs? Il est absolument urgent...de prendre une bière et de regarder un match....Certains vont dire "mais j'en ai perdu en faisant ça!!!" Oui, parce que trop de facteurs ont stressés votre poisson. il n'a pas pu guèrir de tout a la fois. Bravo, vous venez de comprendre que la cuve d'acclimatation/quarantaine se justifie aussi sur un plan stratégique! Même si votre nouveau pensionnaire est apparemment en super forme! D'ailleurs, 99% des crises de crypto ne se produisent-elles pas dans les premières 48H??? Mettre le poisson directement dans la cuve ne ressemble t'il pas à une façon de forcer la nature? dans la nature, avant de se meler à un autre groupe, un animal passe par un longue phase de préparation : approche, surveillance, acceptation mutuelle... Même si vous n'avez aucune idée de à quoi ça peut avancer les choses dans ce cas précis de votre nouveau poisson qui vous mange dans la main dans son sac de transport, faites le...c'est un choix tactique logique dans la stratégie globale...et ça sera payant!

 

En conclusion je dirai ceci : a force d'être sur-informés sur les détails les plus fins de la chimie et de la biologie, nous en avons oublié le bon-sens. Nous oublions d'observer et de chercher à comprendre. Revenons-y, adoptons une vision plus globale.

Quand on regarde un bac, il devient alors possible de COMPRENDRE cet aquarium. Comme un tout.

COMPRENDRE sera toujours supèrieur à SAVOIR ;-)

Arnaud.







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