Kix a écrit:
En cette ère où l’aquariophile cherche la méthode idéale lui permettant d’obtenir toujours plus de couleurs pour ses coraux, nous aurions vite tendance à oublier nos chers poissons, ces partenaires souvent colorés qui animent le bac et fascinent plus d’un par leur vivacité, leur caractère ou leurs mœurs.
Dans le milieu naturel, les couleurs et les formes des poissons ne sont pas dues au hasard.
En effet, les poissons pélagiques (vivant en pleine eau) comme les célèbres barracudas (Sphyraena sphyraena) n’ont pas les mêmes besoins que les poissons des récifs comme par exemple les poissons clowns (Amphiprions sp.).
La forme.
La forme effilée des poissons pélagiques leur confère un hydrodynamisme idéal pour la chasse en pleine eau. Ils peuvent ainsi poursuivre leurs victimes en profitant d’une moindre résistance de leur corps dans l’eau et donc d’une rapidité de déplacement plus importante que s’ils étaient ronds comme le poisson coffre.

Banc de Barracudas
Les poissons des récifs quant à eux vivent dans un décor rempli d’obstacles au travers desquels ils doivent se faufiler. Il leur faut entrer dans des cachettes ou même zigzaguer entre les coraux. La forme comprimée latéralement est comparable à un grand gouvernail leur permettant de se mouvoir plus rapidement en faisant de brusques changements de direction par exemple.

De gauche à droite : Ctenochaetus binotatus, Zebrasoma xanthurum , Paracanthurus hepatus
Mais Mère Nature ne s’est pas arrêtée là. Citons les espèces de poissons plats comme les raies ou les délicieuses soles qui vivent la plupart du temps posées sur le substrat, presque invisibles pour l’innocent petit poisson qui ne distingue pas leurs reliefs sur le sable.
Les habitants des grottes comme les murènes ou les congres ont un corps souple qui leur permet de se mouvoir dans les espaces exigus de leurs abris.

Amélie Finck
Tout ceci serait parfait s’il n’y avait pas d’exceptions à la règle, comme il y en a presque toujours dans la nature.
Certains poissons ont beau être fusiformes et allongés, ils n’en restent pas moins de piètres nageurs. C’est le cas des syngnathes, appartenant à la famille des hippocampes, qui sont particulièrement lents. Heureusement pour eux, leur forme leur permet le mimétisme. Qu’ils ressemblent à des algues (hippocampes), à des coraux ou à des rochers (les poissons scorpions), ils trompent admirablement les prédateurs ou les proies.
Ce mimétisme particulier est appelé homotypie.

Amélie Finck
D’autres comme les grandes raies manta ne se posent presque jamais sur le substrat malgré leur forme aplatie, mais nagent en pleine eau pour se nourrir du plancton en suspension.
L’homotypie peut être associé à un mimétisme comportemental. Nous connaissons tous le labre nettoyeur (Labroides dimidiatus), imité tant au niveau de sa forme, de ses couleurs que de son comportement par Aspidontus taeniatus. Cet usurpateur approche sans problème le poisson qui vient se faire nettoyer et va arracher un morceau de chair.
Pour le reconnaître, observez sa bouche : elle est située sur la partie inférieure de la tête et est munie de dents acérées.
On comprend mieux dès lors l’importance de la forme du corps d’un poisson, en relation directe avec son environnement et influençant sa survie : manger et éviter d’être mangé, prédateur ou proie.
Le rôle de la couleur.
Si la pigmentation colorée des poissons leur permet entre autre de se protéger des radiations solaires, l’impact social lié à la couleur de l’animal est sans doute un facteur à considérer avec intérêt. Il est donc important de tenir compte des éventuels conflits dans le cadre de leur introduction dans un volume d’eau, et donc un territoire, restreint.
Au sein du règne animal, la couleur sert à la communication entre congénères d’une même espèce ou entre un individu et son éventuel prédateur : se camoufler dans le décor, reconnaître un partenaire et se reproduire, se cacher pour chasser, défendre son territoire, prévenir d’une toxicité, etc.
La couleur, comment ça fonctionne: les chromatophores
Tout comme les coraux ont leurs pigments colorés, les poissons ont des chromatophores.
Ce sont des cellules spécialisées contenant trois sortes de pigments colorés : les noirs, les jaunes et les rouges.
Suivant la couleur de leurs pigments, les cellules sont appelées mélanophores pour le noir, xanthophores pour le jaune, et érythrophores pour le rouge.
En plus de ces trois types de cellules, on trouve aussi les guanophores et les iridophores.
Les guanophores sont des cellules particulières contenant des cristaux de guanine qui donnent cette couleur argentée aux poissons pélagiques entre autre.
Enfin, les iridophores sont des cellules agissant comme un prisme en décomposant la lumière. Ils transmettent les colorations vertes et bleues.
La combinaison de ces différentes cellules détermine la coloration du poisson.
Les chromatophores ont la particularité d’être entourés d’une couronne de fibrilles musculaires et d’un réseau nerveux qui vont permettre soit de les comprimer soit de les dilater.
Lorsqu’ils sont comprimés, les pigments sont moins visibles et l’animal pâlit. Au contraire, lorsqu’ils sont dilatés, les pigments sont étalés et la coloration est intense.

Cloney, R.A. and E. Florey. 1968. Ultrastructure d’un chromatophore de Céphalopode. Zeits. Für Zellforsch. 89 : 250-280.
La couleur pour se cacher.
Les poissons pélagiques ont pour la plupart adopté une coloration dorso-ventrale : claire sur le ventre et plus foncée sur le dos. Cette disposition des couleurs s’appelle la pigmentation polarisée. Ils sont souvent peu colorés, avec une dominance du gris.
Elle permet un camouflage efficace :
- vu du dessous, le ventre clair se confond avec les reflets argentés de la surface de la mer
- vu du dessus, le dos foncé est comparable au bleu des profondeurs
- vu de côté, la lumière venant de la surface élimine les différences de tons entre le dos et le ventre, rendant au poisson une couleur uniforme optimale en pleine eau.

plectorynchus orientalis
Photo : Amélie Finck
Les poissons des récifs sont généralement très colorés : jaunes, bleus, rouges, verts, multicolores, etc. Voilà bien ce qui les rend attrayants pour le passionné !
Ils trompent leurs ennemis grâce à des camouflages visuels comme par exemple les ocelles noirs près de la queue laissant penser qu’il s’agit d’un œil et trompant le prédateur sur le sens de la fuite, les stries ou lignes rendant indéfinissable de loin la forme réelle du poisson.

Chelmon rostratus
Ces couleurs vives s’accordent aux couleurs du récif et permettent aux poissons d’y passer presque inaperçus.
La couleur : attention, ne me mangez pas !
La coloration intense d’un poisson sert aussi d’indicateur de toxicité ou de danger pour le prédateur qui tenterait de le manger. Le fait qu’il n’ait pas peur de se montrer et d’afficher des couleurs éclatantes laisse penser, parfois à tort, qu’il est venimeux.
En effet, certaines espèces totalement inoffensives ont trouvé le moyen de tirer profit de cet avertissement par la couleur : ils imitent leurs congénères toxiques ou pourvus d’un système de défense comme les épines.
Presque tous les poissons chirurgiens (Acanthuridae) soulignent la présence des épines caudales souvent appelées les scalpels grâce à un trait de couleur vive. Ce sont des animaux territoriaux qui n’hésitent pas à affronter un adversaire.

Acanthurus sohal
Photo : Jean-Philippe Pelan.
La couleur pour se camoufler.
La tactique choisie par certains consiste à adopter la coloration de leur environnement. Le poisson se contente de se poser sur le substrat et d’attendre la proie qui passera trop près sans l’avoir repéré. Il utilise le mimétisme à la perfection.
Les Antennaires et les poissons pierre (Synancéidés) se cachent au sein du décor rocheux, au milieu des coraux. Les raies, soles et autres poissons plats sont doué à ce jeu sur le sable.


Antennaires Photo : Amélie Finck.
Les variations de couleurs.
Elles surviennent en fonction de différentes situations, citons entre autre :
- La nuit avec la livrée nocturne. Le poisson peut alors adopter des tons plus clairs ou plus foncés, parfois même des taches foncées apparaissent tout le long du corps.
- Lors des parades nuptiales durant lesquelles le mâle se pare de couleurs encore plus chatoyantes
- La défense du territoire, afin d’impressionner l’adversaire. Dans ce cas, le changement de couleur s’accompagne souvent d’autres tactiques comme de se faire plus grand (les nageoires dorsales et ventrales sont déployées au maximum), faire entendre son mécontentement (grognements, grincements des dents), etc.
- Lors du changement de sexe chez certaines espèces (le mérou par exemple). La femelle devenant mâle adopte les couleurs propres à celui-ci. Cela peut prendre plusieurs semaines, voir plusieurs mois.
- Pendant la période durant laquelle le poisson passe d’une livrée juvénile à sa coloration d’adulte.
Certaines espèces, souvent des poissons plats mais aussi les poulpes et autres céphalopodes, ont la faculté de changer rapidement de couleur afin de se fondre dans le décor. Ce mimétisme chromatique est contrôlé par le système nerveux et, suivant des tests en laboratoire, dépendrait de la vue de l’animal. L’œil transmettrait l’information concernant l’intensité lumineuse via le système nerveux vers les chromatophores. Il en résulterait une compression ou une dilatation de ces cellules, entraînant les variations de couleurs rapides.
Cette adaptation de la coloration est appelée homochromie et est parfois associée à l’homotypie.

Photo : Erik Jan
Conclusions.
Nous comprenons maintenant mieux les relations sociales inter et intra-spécifiques de l’ensemble de la population piscicole vivant en pleine mer ou sur les récifs.
Quel que soit l’environnement dans lequel le poisson évolue, le danger est permanent et il doit optimiser sa forme ou se parer de couleurs afin de se donner un maximum de chances de survie.
Encore une fois, la nature a débordé d’imagination et du plus voyant au plus invisible, les poissons sont des maillons indispensables à l’épanouissement de la vie sous-marine.
Références :
- « Formes et couleurs des poissons » ; François Rebufat ; http://scaphinfo.free.fr
- « Les poissons annoncent la couleur » ; France Rothan ; Institut oceanographique Paul Ricard ; 2003 ; Océnaorama on line Reportages
- - « Le mimétisme, l’arme des faibles ? » ; La lettre européenne de Sea-river ; Catherine Prévost ; http://www.sea-river-news.com
- http://www.uga.edu/cuda/images/MIforsteri72.jpg
- http://tolweb.org/accessory/Cephalopod_Chromatophore?acc_id=2038
- http://www.aquarium.gdynia.pl/galeria/coralreef/chelmon-rostratus.html