Le projet pédagogique
Ce n’est pas la peine de s’en cacher, j’ai du mal avec les gens. Et c’est pire avec les gosses. Capei pourra vous le confirmer, je les aime bien surtout quand ils sont (très) loin. Pas que je n’aime pas les enfants, mais je ne suis pas trop patient. Pourtant, j’ai été amené à découvrir qu’ils peuvent être assez étonnants, voire franchement épatants.
L’aventure des enfants du CM2a de Montmagny, en région Parisienne, vaut vraiment la peine d’être comptée.
cliquez ici pour accéder aux vidéos de l'école!

La classe de Cm2a de Montmagny.
Eddy (à droite) en grande conversation avec un parent d'élève, lors d'une des expositions faites. Il a énormément bossé pour impliquer les parents au maximum, et lutter contre l'école "prêt à consommer".
Tout a commencé par une petite annonce sur internet. Un instit expliquait que sa classe avait un bac marin, mais manquait de matériel, et faisait appel aux habitués du site pour des dons en nature pour assurer la maintenance de leur bac. Ils manquaient des choses simples, de première nécessité : du sel, des pompes, ce genre de choses. Et comme tout le monde, j’ai d’énormes stocks de vieux matos inutilisés (les MJ remplacées par les streams dormaient au fond d’un placard ; des vieux bouquins en double exemplaires etc). L’appel de l’instit m’avait un peu touché, car j’y ai senti une vraie motivation. Issu moi-même du milieu enseignant, je connais assez bien les instits, et d’en voir un capable de sortir du programme, de prendre des initiatives, m’a fait tout drôle !
En plus, je ne m’occupe plus trop des débutants en aquariophilie, parce que je leur reproche souvent de se lancer dans une aventure « prédigérée » : ils demandent un conseil mais feront le contraire, allant à l’échec. Mais quand je tombe sur un débutant vraiment prêt à s’investir, à faire les choses progressivement, je mets tous mes petits moyens pour l’appuyer. Tournesol pourrait en témoigner (ce qui m’agace c’est que ceux-là réussissent au final mieux que moi et plus vite – y’a pas de justice !).
Bref, j’ai réuni un petit colis de bricoles que je leur ai envoyées. C’était ma BA décennale (je m’y tiens rigoureusement, un Bonne Action tous les 10 ans, sauf quand j’oublie) L’aventure a commencé à se moment là, mais je n’avais aucune idée alors de jusqu’où ça irait !!!
Eddy a pris des photos du déballage du petit colis...
La classe du Cm2a de Montmagny a pour instit un certain Eddy Maréchal, qui à ce moment là était sur le point d’être Papa. Ce gaillard là a mon âge, il s’est avéré que nous avons aussi la même philosophie, et surtout que c’est un vrai passionné, comme moi. Pas pour les poissons, mais pour d’autres domaines, comme la musique et les vieux claviers électroniques ; mais qu’importe, j’ai toujours eu une faiblesse pour ceux qui vont jusqu’au bout de leur logique. Sa classe n’est pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de publique facile. C’est la banlieue parisienne, et les gamins ont une dizaine d’années, un âge où on se tourne plus spontanément vers les jeux vidéos que vers la zoologie comparée !

...Dans lequel j'avais glissé quelques livres, le meilleur moyen de commencer avec les animaux.
Après l’envoi du petit paquet, j’ai reçu une flopé de lettres de la part des enfants. Ils voulaient tout savoir : qui j’étais, ce que j’avais comme poissons, comment s’occuper des leurs, comment utiliser telles ou telles bricoles dans le colis… Eddy m’a également fait parvenir un CD des photos de leur bac…J’étais bien obligé de répondre !

Une toute petite partie d'une correspondance riche de presque 200 lettres en tout. Y étaient souvent joints des travaux de recherches étonnament adultes.
Leurs lettres étaient imprégnées d’une vraie motivation. En fait, suite au naufrage de je ne sais plus quel pétrolier l’année précédente, ils avaient spontanément fait beaucoup de recherches sur la vie marine,
Les recherches étaient faites bien au delà des nécessités de l'aquariophilie, ce qui montre bien que le support pédagogique est d'un grand intérêt!

Ici, une planche assez complète sur les hypos...

...et ici sur le premier point de la chaine alimentaire marine. De toute évidence, il y a derrière ça des heures de recherches et donc de lecture, avec tous les bienfaits scolaires qu'on peut imaginer.
et avaient eu l’idée de monter un bac marin en classe.

En réalité, ce n'est pas un mais deux (et même trois, pendant un moment) aquariums qui habitent la classe
Le vrai génie d’Eddy c’est d’avoir vu que ce n’était pas une toquade de gosse, mais bien une volonté de fond, et d’avoir su mettre en œuvre le projet pédagogique, en négociant avec sa hiérarchie, en trouvant les fonds, le matériel, les connaissances de bases pour installer ce premier bac. Du point de vue scolaire, ça a été une véritable richesse. Les CM2a sont devenus de véritables célébrités locales, avec force articles, coupures de presse, interviews, visite du maire, expositions en classe et j’en passe…Je me demande d’ailleurs si les gosses étaient plus fier que leur instit de pouvoir présenter leurs recherches et réalisations ?

Les parents sont surpris de voir ce que leurs enfants ont su réaliser, car ce sont vraiment eux qui ont tout fait!

Une des innombrables coupures de presse qui ont parlé de cette classe vraiment pas comme les autres.
Il n’était pas exempt de défauts ce premier bac ! Hormis des erreurs de conception technique, j’ai découvert avec un certain malaise, en regardant les photos sur le CD, qu’il était décoré pour bonne part de squelettes de coraux. En temps normal, j’aurais purement et simplement laissé courir, et mis fin à la correspondance. Mais j’avais déjà eu Eddy au téléphone, et ça avait plutôt bien accroché… alors je me suis dis que cela était sûrement dû plutôt à un défaut d’information qu’à un détachement des questions éthiques de base. Nous avions déjà eu aussi de très nombreux échanges de mails et il était évident qu’il voulait faire les choses bien, c’était pour lui une nécessité pédagogique. Le bac devait servir à de très nombreux buts scolaires : stimuler la curiosité des gosses, servir de point d’appui pour l’étude de la géographie, des maths enfin, de toutes les matières fondamentales, mais aussi leur permettre de mûrir la notion de respect du vivant et donc de respect tout court. Alors je me suis fendu d’un mail expliquant en quelques mots pourquoi je ne pouvais pas approuver cette déco d’aquarium, et comment je voyais, à titre personnel, la question environnementale. J’ai abordé rapidement la régression alarmante des récifs coralliens dans le monde, la nécessité d’une prise de conscience des générations à venir, ce genre de choses.
Je crois que ça a été « le » déclic, pour Eddy, les gosses et moi-même. Ils ont fait des recherches sur le net et ont soudain pris conscience de l’ampleur du problème. Eddy à répondu à mon mail dans les heures qui suivaient, il était effondré. Sa philosophie personnelle ne s’accordait plus du tout avec ce qu’il venait de comprendre et il était plus qu’embarrassé, carrément paniqué de voir que le fond de son projet pédagogique, basé sur le respect du vivant, était totalement en contradiction avec la forme de la mise en œuvre !

L'objet du délit. Evidemment, quand on ne sait pas...et puisque c'est vendu...Certains des coraux sont pourtant retournés dans l'aquarium, car ils ont été ramassés morts sur une plage trapicale par une des écolière. Et puisque c'est la mer qui les a offerts, ils sont les bienvenus!

Ce futaussi l'occasion aussi de considèrer que tous les coraux ne sont pas fabriqués sur le même modèle. Les squelettes n'ont pas été jeté, mais servent de support à l'étude des différents groupes d'invertébrés.
Ni d’une ni de deux, ils ont retiré les squelettes de leur bacs (on pourrait objecter qu’ils y étaient bien, puisque déjà morts, mais tous avaient une véritable envie d’exemplarité) , et se sont lancé dans l’étude systématique de l’écosystème corallien, coraux, poissons, et invertébrés associés.
Epatant !!!
Je recevais une fois par semaine une volée de lettres – pourquoi ci, pourquoi ça, et que faire si…et comment faire ça…Ils ne semblaient jamais à court de questions !! Eddy a même réussi à organiser une projection d’un film sur les récifs, dans la classe un dimanche matin. Et croyez le ou non, 95% des gamins étaient présent et à l’heure…et leurs parents aussi ! Faire venir ces petits banlieusards gavés de console de jeu, un dimanche matin, à l’école pour regarder un film sur les invertébrés, bel exploit non ?
Un dimanche matin, tous volontaires pour mettre le réveil et aller en classe : vous le croyez ça?
Une parenthèse pour dire que j’ai eu un peu de mal à adapter mon discours. Comme je l’ai dit, je n’ai aucune habitude des gosses. Pour moi, à dix ans, ils étaient encore en couche culotte avec un vocabulaire d’environ 20 mots (On ne rigole pas, j’ai fréquenté beaucoup plus d’animaux que d’humains, surtout les petits humains que j’ai toujours soigneusement évité). Ca a commencé avec la question « combien y’a-t-il de races de poissons clowns ? » et je me suis demandé comment rectifier « races » en « espèces ». Car dans cette classe, il y a des gamins d’origines très diverses, arabes, noirs, européens, métis… et la notion de race introduisant directement celle de racisme, je me suis demandé comment aborder ça avec des gosses ! Pas simple pour un ours comme moi. J’en ai parlé à Eddy qui m’a dit en gros « te casse pas la tête, ils ont une faculté de discernement qui va te surprendre ».
Ici je commente le film projeté dans un silence religieux...
Surpris, je l’ai été !!! Alors que la plupart des adultes que je connais sont déjà incapable de faire le distinguo entre les différents niveaux de la systématique - classes, genres, espèces…- considèrent que la baleine et le manchot sont des poissons ou le scorpion un insecte, et que la question que j’ai le plus entendu quand j’étais animalier c’est « ce poisson-là, c’est quelle marque ? » (c’est dire le niveau du grand public !!!) les gamins par contre maniaient avec une aisance naturelle les groupes de poissons, les premiers temps par leurs appellations génériques (chirurgiens, papillons…) puis, très rapidement par leurs noms latins ! Et faisaient donc parfaitement la différence entre les différents niveaux de parenté : évident pour eux que la demoiselle à queue jaune se rangeait avec les clowns comme étant cousins, que le frenatus et l’ocellaris étaient cousins plus proches encore, que le flav n’était pas si éloigné du leuco, et que tout ce monde là était assez proche des carpes et se différenciait bien des requins. Là, je dois reconnaître que j’étais un peu sur le c**. « combien y’a-t-il de races de poissons clowns ? » Un lapsus, ni plus ni moins, race ou espèce, ils maîtrisaient parfaitement la différence, et les nuances éthologiques par-dessus le marché !!!
A l'issue de cette projection, un groupe d'élève me livre les conclusion de ses recherches. Ils ont pris sur leur temps libre pour faire un dossier assez impressionnant, et ça, de leur propre initiative. Qui dira encore que les aquariums ne favorisent pas le goût de l'étude?
Alors, quand le moment est venu d’aborder des questions plus pointues, comme la symbiose polype / zooxanthelles, moi qui leur parlais craintivement de « petite algue qui a passé un accord avec le corail », ils m’ont regardé avec des yeux ronds… et pour finir je leur parlais comme à n’importe quel adulte averti… ce qu’ils sont du point de vue zoologique.

Ils m'avaient même préparé tout un tas de cadeaux sur le thème marin! Bon, c'est pas si méchant que ça un gnome de 10 ans...
Leur implication dans ces recherches environnementales a eu des retombées multiples.
Leurs bacs sont réellement des bacs récifaux, et pas de simples cuvettes d'eau de mer. Celui ci (le second à avoir été installé, ferait très bonne figure dans un salon, et j'en ai vu chez bien des soi-disants experts qui n'était pas moitié moins beaux!
Du point de vue scolaire d’abord (mais Eddy en parlerait mieux que moi) il y a eu un net progrès des facultés de concentration, et du maintien du calme. Les aquariums, comme support pédagogiques, se sont révélés être très riches (tout peut s’y rapporter : la biologie bien sûr, mais aussi la géo : d’où vient tel animal ? les maths : quel est le volume du bac d’Arnaud sachant qu’il a telles dimensions ? etc).
Je vous invite vivement à lire cette reflexion écrite par Eddy : cliquez ici pour lire.

Le premier bac à avoir été installé. Ce sont essentiellement des coraux mous, car l'école n'a pas les moyens de s'offrir des hqi.
Du point de vue de l’enrichissement personnel, ensuite. Je n’ai rien contre les jeux vidéos (je suis moi-même gros consommateur) mais ça ne peut pas être la seule passion de quelqu’un d’équilibré. Les gosses passionnés de pêche à la ligne me semblent à priori avoir de meilleures bases psychologiques que ceux qui ne parlent que du dernier Tomb Raider, à l’exclusion d’autres activités. Quelque soit la passion, le hobby, il doit nécessiter une certaine faculté d’apprentissage, de patience, d’humilité, voire de sagesse, pour aider à forger une personnalité saine. Quoi de mieux que les aquariums en ce sens ?

Vue d'ensemble du second bac. Notez la couleur des pierres!!!
Et enfin, de mon point de vue à moi, ils ont changé ma vision des gens. J’ai été écoeuré par le comportement moyen du public vis-à-vis du vivant, et en termes de philosophie personnelle en général. J’ai appris à mes dépends que 99% des gens ne s’intéressent à rien, et ne se sentent concernés par rien, sauf par leurs impôts à l’occasion. Ces gamins là, du haut de leur mètre vingt (et parfois moins !) m’ont montré que finalement, tout le monde n’est pas comme ça. Car ils sont les adultes de demain, et ces adultes là, je crois, seront plus curieux, plus tolérants et plus avertis que leurs aînés.

Vu de plus près, on voit que tout ça pète de santé!!!
Dans la deuxième partie, vous découvrirez ces aquariums et leur entretien au quotidien...
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